Et la Palme d’Or 2018 est attribuée à… Manbiki Kazoku – aka Une Affaire de Famille en bon français. En attribuant son prix le plus prestigieux au cinéaste japonais Hirokazu Kore-Eda, le jury du Festival de Cannes en a surpris plus d’un. Et pourtant. Grand habitué du festival, avec pas moins de sept nominations en compétition (dont un prix d’interprétation masculine en 2004 pour Nobody Knows et le Prix du Jury en 2013 pour Tel Père, Tel Fils), le réalisateur nippon reçoit tout simplement la reconnaissance qu’il mérite. À noter que ce dernier fut déjà l’auteur d’un autre grand film en cette année 2018 : The Third Murder.

Il faut bien le dire : contrairement à ses protagonistes, il ne l’a pas volé sa Palme. Irréprochable dans sa mise en scène, son nouveau métrage Une Affaire de Famille alimente de la plus belle des manières sa filmographie lumineuse s’articulant autour du noyau familial.

image du film une affaire de famille

Une tendresse inépuisable

Par le choix de sa thématique – la paupérisation de la société japonaise – Kore-Eda aurait aisément pu tomber dans le pathos et dans l’émotion facile. Sauf que cela serait bien mal le connaître. En grand portraitiste de son temps, ses récits mettent un point d’honneur à magnifier ses personnages souvent en marge du système effréné. Son dernier essai n’échappe pas à la règle.

C’est donc avec profond attachement que l’on suit les péripéties quotidiennes de cette fratrie atypique, composée de laissés-pour-compte ayant décidé de vivre sous un même toit afin de s’en sortir. Chacun participe donc à sa manière au labeur domestique, par le travail ou le vol à l’étalage, pour subvenir aux besoins de tous. Par ce procédé, le cinéaste permet à chacun de ses anti-héros de disposer d’une épaisseur caractérielle. Ils arborent ainsi leurs propres joies et tourments pour, une fois réunis, témoigner d’une communion renversante. Non dénué d’une légère amoralité, Une Affaire de Famille sait également insuffler de l’ironie et d’un peu de subversion à son récit ; autre touche permettant à l’œuvre de gagner en subtilité et en profondeur. Encore et toujours, Kore-Eda a ce don de sublimer les rapports humains dans leur plus simple apparat, et ce avec une grande tendresse.

deuxième image du film une affaire de famille

Précarité et violence en sourdine

Limiter le film à sa portée solaire et angélique reviendrait à occulter une grande partie de son essence, bien plus amère cette fois. Au premier (mais pas forcément le plus saillant) degré du tourment, il y a là les problématiques types de toute famille – biologique ou choisie – à savoir la reconnaissance délicate de ses pairs. Père ou oncle, frère ou fils, sœur ou mère… Tous tâtonnent donc, non sans peine et sans gaucherie touchante, à trouver leur place et leur lien aux autres.

Et, de manière plus directe, l’apprêté s’incarne surtout dans le cadre d’évolution des personnages. En recueillant Yuri (ou plutôt Juri, ou encore Rin), petite fille battue et non désirée par ses parents, Kore-Eda encre dès le départ de son portrait familial une noirceur sous-jacente qui n’est pas sans rappeler le contexte d’un autre de ses grands succès : Nobody Knows. Entre maltraitance, contrats précaires, escroquerie des pouvoirs publics et travail à caractère sexuel, tout va vite. Trop vite. Fatalement, le sort ne peut difficilement s’empêcher de les rattraper.

Loin de vouloir dénoncer le fonctionnement de la société de son pays natal, Kore-Eda prend « simplement » le temps de poser un regard juste, bienveillant et percutant sur cette réalité précaire. Et c’est tout à son honneur. Sans jugement, il donne de l’éclat à tout un pan du Japon que l’on aurait tendance à oublier, ainsi qu’à cette idée de famille bien plus complexe qu’on voudrait nous le faire penser. Valeur sûre du cinéma japonais (et même mondial), Hirokazu Kore-Eda frappe une nouvelle fois en plein cœur.

Une affaire de famille (Critique) : le vol du cœur
85%Note Finale

Une réponse

  1. Bredele

    C’est vrai qu’il ne dénonce rien, d’ailleurs les travailleurs sociaux et les policiers sont plutôt bienveillants.

    Répondre

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