À l’époque de la sortie d’Incassable, M. Night Shyamalan avait déjà en tête l’idée de réaliser une trilogie. Cependant, après la réception assez froide du film, celle-ci fut totalement mise de côté. Ce ne sera finalement qu’en 2017 avec Split, à la surprise de tous, que cette suite tant attendue se révéla en direct sous nos yeux. Pourtant, ce n’est qu’avec le troisième opus que Shyamalan réalise, en terme d’enjeux, la première réelle suite de sa carrière. Et, plus que jamais, Glass vient confirmer le fait que son auteur est un cinéaste à part et absolument précieux.

Un exercice totalement nouveau

Dans un dialogue d’Incassable entre David Dunn et la mère d’Elijah, cette dernière dit que, selon son fils, il existe deux types de méchants dans les comics : « il y a le méchant soldat qui combat le héros avec ses mains, et puis il y a la vraie menace, l’ennemi juré brillant et maléfique qui combat le héros avec son esprit ». L’une des particularités de Shyamalan est de réaliser des films dans lesquels les personnages principaux vont se révéler eux-mêmes. Incassable nous montrait la naissance du héros (David Dunn) et de l’ennemi juré (Mr. Glass) ; Split, de son côté, racontait celle du soldat (La Bête / La Horde). En cela, Glass vient quelque peu briser cette continuité en faisant interagir trois personnages que l’on connaît déjà très bien. Un exercice nouveau que Shyamalan relève, certes, non sans difficulté, mais toujours avec une foi indéfectible en ce qu’il raconte.

Revenons quelques années en arrière… Quand Incassable arrive sur nos écrans en 2000, le film ne fait pas du tout l’unanimité. Et pourtant, force est de constater que le chef-d’œuvre de M. Night Shyamalan était totalement en avance sur son temps. Avant même l’arrivée de la vague de films de super-héros des années 2000, Shyamalan réalisa le film introspectif qui captait déjà l’essence et tous les enjeux du genre. De la même manière que Split, Incassable n’a pas été vendu comme un film mettant en scène un super-héros. Tout ce processus de découverte et de croyance progressive du spectateur en ce qu’il voit rentre directement en relation avec le personnage principal qui va se révéler lui-même et prendre conscience, grâce à la foi, de ses capacités surhumaines. Ce que je souhaite montrer par là c’est à quel point Glass diffère, dans sa conception, des deux premiers films.

Un propos moderne et pertinent

Là où Split minimisait volontairement le nombre d’enjeux, Glass va aborder énormément de sujets, et notamment des sujets qui ont déjà été traités avec virtuosité dans Incassable : rapport à la croyance, approche naturaliste du comic book movie, discours méta sur sa propre condition de film de super-héros… Ce qui le rend original est, dans un premier temps, sa capacité à être réellement ancré dans son époque. L’utilisation que le film fait des des nouveaux médias et écrans le rend très actuel et contemporain. Shyamalan inclut ces moyens de communication modernes au sein même de sa narration de manière à capter son temps. Sa mise en scène se voit ainsi renouvelée et son propos remis au goût du jour. En procédant de la sorte, Shyamalan confirme qu’il est un réalisateur qui regarde vers l’avenir, qui prend des risques, et qui ne reste pas accroché au passé – aussi réconfortant soit-il.

D’un autre côté, le traitement de l’histoire comme une grande thérapie rend le film véritablement pertinent. À l’instar de Breakfast Club (film « ultime » du teen movie, comme Incassable avec le genre super-héroïque), les personnages sont réunis en un lieu unique et vont interagir entre eux de manière à faire ressortir une certaine quintessence. Une approche presque minimaliste, à l’opposé du traitement habituel du genre – surtout depuis l’avènement de Marvel. Le Dr. Staple (Sarah Paulson) tentera alors de convaincre nos trois protagonistes que leurs capacités surhumaines ne sont qu’une illusion. Dans une scène majeure, David, Elijah et Kevin (vert, violet et jaune) sont plongés dans une chambre rose, symbole de dénaturation (un rouge qui perd son intensité) : la rationalité cherche alors à briser les mythes, à mettre un terme à la croyance. Une scène qui, symboliquement, fonctionne très bien – de ce point de vue là, le film entier fonctionne à merveille.

Un discours méta poussé à son paroxysme

Totalement conscient des quelques défauts dont le film fait preuve, celui-ci me parle intimement, me rassure et me fait du bien. Shyamalan croit au pouvoir de croire, et la foi inébranlable qui transpire de chacune de ses images me touche réellement. Il y a dans Glass, plus que dans tous ses autres films, une intention tout à fait évidente de parler de la production super-héroïque actuelle et de la place de Shyamalan lui-même au sein de cette production. Ce discours méta est poussé à un degré tel qu’il prend bien (trop) souvent le pas sur l’émotion même de l’action. Là où Incassable parvenait à faire cohabiter les deux avec une maîtrise rarement égalée, Glass rate légèrement cette union.

Nul doute là-dessus : M. Night Shyamalan est Mr. Glass, ce créateur génial qui prend du recul sur son œuvre et sur les mythes qu’il a conçu. David Dunn et La Bête sont ses deux créations : parfaites, fragiles, mais aussi dangereuses (l’une d’elles se retournant contre lui). De l’autre côté, le Dr. Staple et sa confrérie secrète représentent les gros producteurs actuels : ils cherchent autant que possible à détruire ces mythes (le Dr. Staple fait mine de ne pas y croire alors qu’elle a pleinement conscience de leur existence) pour rendre le monde plus uniforme. Shyamalan et Mr. Glass savent pertinemment qu’il est impossible de rivaliser frontalement contre eux. Ils vont donc volontairement emmener leurs créations vers une mort certaine, tout en ayant pris soin de piéger cette organisation afin de rendre visible aux yeux du monde l’existence de ces êtres extraordinaires. En tuant ses héros, Shyamalan/Mr. Glass les rend immortel. 

Nous disions précédemment que Incassable et Split montraient des personnages qui se révélaient eux-mêmes. Dans Glass, celui qui va trouver sa place dans le monde n’est autre que Shyamalan lui-même. La boucle est bouclée.

Glass (Critique) : une conclusion de haute volée
75%Note Finale

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