Il y a bientôt deux ans, nous sortîmes de la salle de cinéma avec un étrange sentiment de désorientation. Le final de La La Land nous infligea un coup de massue si puissant qu’il fallut attendre un moment avant de pouvoir mettre des mots sur ce que nous ressentions. Avec First Man : Le Premier Homme sur la Lune, Damien Chazelle confirme qu’il est le réalisateur des derniers regards, du désenchantement, de ces instants suspendus qui en disent long. En cela, son nouveau long métrage s’inscrit dans la parfaite continuité du travail qu’il a effectué avec La La Land. Bien que le projet, très audacieux, soit formellement différent, les intentions du cinéaste sont les mêmes : mettre en lumière la coexistence de deux mouvements conflictuels pour saisir toute la complexité de l’humain.

critique du film first man

La douleur dissimulée sous le spectaculaire

Au-delà de la vie de Neil Armstrong, ce que Damien Chazelle traduit à l’écran, à travers une mise en scène virtuose, n’est autre que la phrase légendaire du célèbre astronaute, confrontant « un homme » face à « l’humanité », l’intime face au grandiose. De la même façon que La La Land est aussi bien une comédie musicale colorée et sensationnelle qu’un drame intime et bouleversant, First Man est autant une expérience spectaculaire que l’histoire d’un homme égaré, déphasé, jamais réellement à sa place, et jamais heureux. Bien que l’intime occupe ici plus de place à l’écran, Chazelle ne délaisse jamais l’aspect spectaculaire de son film pour appuyer son propos sur le conflit intérieur de ses personnages et le contraste avec l’extérieur. Certains passages sont d’ailleurs tournés avec des caméras IMAX pour souligner ce contraste entre l’immensité du paysage et la douleur, les frustrations des personnages.

À la fin, Apollo 11 réussit l’alunissage. L’accomplissement le plus incroyable de l’humanité bouleverse le monde, mais le succès de la mission ne camoufle pas le malheur qui l’a précédé. Comme il l’a déjà merveilleusement bien réalisé dans son précédent film, le cinéaste franco-américain réussit avec First Man à créer une précieuse alchimie en déguisant la fable tragique sous un spectacle saisissant.

first man de damien chazelle

Un accomplissement qui annihile toute émotion

En y réfléchissant bien, quel autre acteur que Ryan Gosling pouvait mieux incarner l’homme énigmatique, froid et distant qu’est Neil Armstrong ? Son personnage traversera différentes étapes étalées sur plusieurs années, du décès de sa fille à son retour sur Terre après avoir tâté le sol lunaire. Ce que Chazelle nous donne à voir est une déshumanisation lente et progressive d’un homme à mesure qu’il se rapproche de ce qui pourrait être l’accomplissement d’une vie. L’épanouissement se retrouve anéanti par la passion, et les fantasmes hantés par les regrets. Lors d’une scène bouleversante, la femme de Neil, incarnée par une Claire Foy d’une incroyable justesse, ordonne à son mari de parler à ses enfants avant de s’envoler vers la Lune. Vient alors un interrogatoire froid, presque irréel, où le père ne parvient plus à exprimer ses émotions pour parler à ses enfants. Plus significatif encore, lorsque Neil pose un pied sur la Lune, Damien Chazelle fait le choix génial de cadrer son personnage en gros plan sans que l’on puisse distinguer les traits de son visage, caché sous le scaphandre, tel un robot dans l’incapacité de dévoiler ses émotions.

Comme pour La La Land, le couple se retrouve dans la scène finale. Séparés par un mur de verre, nos deux personnages s’observent sans que le moindre mot puisse sortir de leur bouche. Leurs gestes, aussi infimes soient-ils, sont lourds de sens. Ils échangent un dernier regard et prennent la mesure de ce qui les unit, de ce qui les sépare, de tout ce qui a été, et de tout ce qui ne sera plus…

Dans La La Land, le dernier regard précédait une séparation ; dans First Man, il conduit à un rapprochement. Mais dans les deux cas, celui-ci montre avant tout que les rêves, les ambitions et les accomplissements sont toujours synonymes de lendemains désenchantés.

Florian Perron

First Man (Critique) : l'alchimie de l'intime et du grandiose
85%Note Finale

2 Réponses

  1. Benjamin

    Ce qui est plutôt réussi, c’est que « l’aspect spectaculaire » de la mise en scène ne glorifie jamais rien. Le spectacle est là pour nous rappeler comme dans Gravity ou même Apollo 13 que tout semble bricolé. La femme d’Armstrong parle d’ailleurs de gamins qui jouent avec des maquettes. Cependant ils jouent aussi leur vie. S’il y a spectacle avec ce film, il n’y a pas grande joie à en tirer.

    Et pour rebondir sur ta question, qui d’autres que Gosling, que dirais-tu de Joaquin Phoenix ? Ou Robert Pattinson, mais il était déjà pris pour High life.

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    • Florian Perron

      C’est exactement ça ! Le spectaculaire vient même créer un contraste fort avec l’état de Neil, perdu dans l’immensité qui l’entoure. Je pense que le film se rapproche pas mal de Gravity dans sa capacité à façonner (ou sculpter… ce mot est plus approprié pour Gravity) son personnage principal par la mise en scène (bien que First Man n’atteigne pas le niveau du chef d’œuvre de Cuaron). À l’inverse, Interstellar, par exemple, va utiliser le spectaculaire pour vraiment magnifier ses paysages et faire de l’espace un endroit merveilleux (dangereux, mais merveilleux).

      Chazelle souhaite vraiment coller à la réalité historique, et d’un point de vue purement physique, Gosling est mieux taillé que Phoenix ou Pattinson pour incarner Armstrong je pense ^^. Et puis, habitué aux personnages peu expressifs, qui intériorisent beaucoup, le choix est parfait. Puis Chazelle et Gosling pensaient déjà à travailler ensemble sur ce film, avant même de tourner La La Land.

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