« C’est l’ombre de la mort qui donne relief à la vie »

Ingmar Bergman

Il peut sembler curieux de premier abord d’ouvrir la discussion par une citation du cinéaste suédois, mais existe-t-il façon plus succincte et pertinente de parler des obsessions du cinéma de Gaspar Noé ? Son dernier film, Climax, ne déroge pas à la règle. D’un côté, il y a la vie, dans tout ce qu’elle a de plus beau et de plus complexe. De l’autre, il y a la mort, cette ombre menaçante qui rôde et plane au dessus de nos têtes. Et, au centre, on y trouve l’existence, cette illusion fugace dont les sensations et émotions intenses semblent lui donner un sens. Au centre, il y a Climax.

critique du film climax de gaspar noé

La relation qui existe entre le cinéaste et son film, puis entre le film et le spectateur est certainement l’un des aspects les plus passionnants du dernier long métrage de Gaspar Noé.

Las de monter un projet de manière classique, le cinéaste italo-argentin laisse de côté la paperasse et s’engage dans la réalisation de Climax sans le moindre scénario. Si une partie des spectateurs peut être déstabilisée par cette démarche, cette dernière découle d’un cheminement logique de la pensée de l’auteur vis-à-vis de son film et de son œuvre. Plutôt que de préparer rigoureusement le tournage du film, Noé installe volontairement – et, disons-le, assez sadiquement – une forme de chaos pour que devant ses yeux – et devant les nôtres – se créent des situations naturelles proches du réel.

Saviez-vous qu’un objet peut se mettre à résonner, à vibrer, s’il est touché par un son qui est en accord avec lui ? Ce phénomène de résonance sonore mobilise également nos organes et nos tissus corporels à différentes intensités selon les caractéristiques du son. Devant Climax, cette expérience génératrice de sensations viscérales ne vous quittera pas du début à la fin, jusqu’à un point même où les battements de votre cœur seront rythmés par les pulsations du film et de sa musique incessante. Les quelques plans-séquences étirés à n’en plus finir participent à cette idée d’immersion, ou plutôt de fusion. Car c’est en effet de fusion dont il est question, de cet état où le corps et le film ne font qu’un. On en revient là au désir de Noé de briser les barrières qui peuvent s’installer entre le film et le spectateur pour nous plonger directement dans l’expérience, dans la sensation, dans le chaos.

critique du film climax avec sofia boutella

Toujours aussi radical dans ses introductions, Noé ouvre son film par une plongée zénithale suivant la marche torturée d’une femme jusqu’à son écroulement. Les cris retentissent, le sang se répand lentement sur la neige, et la forme d’un ange semble se dessiner sous les mouvements de l’agonie. La couleur est annoncée.

Après une scène présentant frontalement le contexte et les différents personnages – permettant au passage à Gaspar Noé d’étaler ses nombreuses références dont on soulignera, comme vous pouvez l’imaginer, le côté très gai – le premier acte du film commence.

Ici, il est question de joie, de relations, de préoccupations. La troupe de danseurs exprime d’abord par le mouvement des corps une certaine jouissance de l’instant présent, que la caméra aérienne et hallucinante de fluidité propulse au niveau d’extase. Ces scènes sont entrecoupées d’instants plus intimes où le réalisateur semble dresser le portrait d’une jeunesse sans filtre (rappelons que le film est une adaptation libre d’un fait divers de 1996). Nous suivons alors les discussions des membres du groupe dans cette soirée somme toute assez normale, jusqu’à ce que celle-ci déraille totalement lorsque la troupe se rendra compte qu’une substance a été insidieusement glissée dans la sangria. Après un long plan-séquence dantesque suivant la déambulation de Selva (interprétée par Sofia Boutella), montrant aussi bien sa propre dégénérescence que celle des autres, Climax entame son deuxième acte.

L’une des grandes forces du film est de réussir à créer une fluidité dans le déroulement de l’action de façon à rendre imperceptible chaque passage d’une dimension à l’autre. Ainsi, ce qui à la base était de l’ordre de la chorégraphie devient progressivement chaos et perte de contrôle, synonyme d’abandon de soi. Tout semble s’inverser et passer dans une autre dimension, comme si deux mondes coexistaient et qu’il suffisait de traverser un miroir pour pénétrer en enfer. Les mouvements des contorsionnistes prennent soudainement des allures de démembrements monstrueux où l’humain n’existe plus. Les corps initialement liés se repoussent peu à peu jusqu’à leur déchirement. C’est en utilisant ce fait divers et son contexte bien précis que Gaspar Noé symbolise à une plus grande échelle, à travers un raisonnement par analogie implicite, le dérèglement d’une société dans laquelle la notion de groupe et de vivre ensemble n’existe plus.

Florian Perron

Climax (Critique) : le chaos selon Gaspar Noé
80%Note Finale

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