08 Novembre 2016. Donald J. Trump accède à la présidentielle des Etats-Unis d’Amérique. Stupeur générale, au niveau national comme dans le monde entier. Qu’est-ce que… What ? Pourtant, les signaux étaient bien là. Quoiqu’il en soit, les américains ont fait leur choix. Certains (fort heureusement) s’en sont offusqués, à l’instar de Frederick Wiseman et à la manière de nombreux de ses camarades artistes. Après avoir sondé plusieurs endroits atypiques de son pays (le quartier de Jackson Heights, l’université de Berkeley, …) ou d’ailleurs (le Ballet de l’Opéra de Paris, le musée londonien de National Gallery, …), il pose cette fois sa caméra dans la ruralité la plus commune des États-Unis. En vue, un bouleversant portrait d’un lieu à priori sans histoire.

Dans le fin fond du Midwest se trouve Monrovia, petite ville agricole de l’Indiana et sans la moindre particularité. Si ce n’est d’être perdue dans l’Indiana. Paisible, elle est le reflet d’une Amérique que l’on aurait tendance à oublier, comme isolée du monde et de ses grandes préoccupations. Une Amérique ultra-républicaine, ayant massivement voté pour Donald Trump aux élections présidentielles de 2016.

L’Indiana

Avec 6 691 878 d’habitants en 2018, l’Indiana s’avance comme le 17ème plus grand Etat des USA. Malgré le rouge républicain recouvrant presque intégralement l’étendue de son territoire, Donald Trump n’aura remporté l’Indiana qu’à hauteur de 56%. Cela s’explique par le fait que trois des cinq plus grands comtés de l’Etat (dont celui d’Indianapolis, de loin la plus ville la plus peuplée) aient plébiscité sa rivale démocrate Hilary Clinton.

Pour autant, en regardant de plus près l’historique des résultats des élections présidentielles dans cet Etat, on remarque une chose le concernant : c’est un véritable bastion républicain. Ni plus, ni moins. Outre la percée de Barack Obama en 2008, il faut remonter en 1964 puis en 1936 pour retrouver un peu de bleu méthylène. On comprend mieux pourquoi l’Indiana se considère comme « l’état le plus rouge du Midwest ».

Monrovia

Frederick Wiseman ne s’arrête pas là, se focalisant sur une petite ville du Morgan County, Monrovia, exemple typique de ces contrées reculées, tranquilles, où le conservatisme se marque au fer rouge. Presque de manière indélébile. En 2016, Donald Trump y récoltait alors 75,7% des voix.

Il faut remonter en 1984 pour retrouver des statistiques témoignant d’un tel engouement chez les habitants du Morgan County (et donc de Monrovia) pour un candidat républicain à la présidentielle américaine. Le fameux Ronald Reagan y triomphait alors, avec pas moins de 75,9% des votes en sa faveur. Sic. Pour les (rares) fois où les démocrates l’ont emporté… Back to 1912 and 1932. Et c’est tout. On l’aura compris, le rouge est une institution là-bas. Pour ne pas dire une religion.

Monrovia, Indiana

Avec pareil passif, baignant littéralement dans le rouge républicain, on aurait logiquement pu s’attendre à ce que Monrovia, Indiana prenne les traits d’une charge politique, féroce, abreuvée d’interviews d’ultraconservateurs et peuplée de drapeaux américains. Ceux-là même, prenant fièrement le vent sur la sacrosainte propriété de chaque bon citoyen américain. Eh bien non. Toute la force du documentaire réside justement dans son approche opposée : humaniste et apaisée. Faussement neutre, à ne pas en douter, mais ô combien sincère et bienveillante.

Lycée, grandes exploitations agricoles, conseil municipal, bistro, tatoueur, salle de gym, clinique vétérinaire, liquor store, foires automobiles… Monrovia, Indiana, c’est les Sims City sur pellicule. Toute la ville passe sous la caméra de Frederick Wiseman, y brossant ainsi le visage de son quotidien. Sans interview, sans aucune prise de parole de la part du réalisateur, ce dernier laisse « simplement » les situations et les images parler d’elles-mêmes. Et c’est souvent bien plus fort et pertinent qu’un long discours. Par la science du montage, il donne corps et sens à ses observations. Il y varie ainsi les rythmes, entre successions rapides de plans en extérieur, et longs plans-séquence dans les locaux de la municipalité. Ce montage lui permet par ailleurs d’être joueur et gentiment subversif, en enchaînant assez ironiquement passages entre habitants et animaux de la ferme. Ce n’est là qu’interprétation, mais le parallèle semble tout tracé…

Au-delà de ces quelques touches d’humour subtilement dissimulées, le documentaire brille surtout par la dualité constante dans lequel on le traverse.

« Entre émotion et effarement, Monrovia, Indiana interpelle à contre-temps et touche au plus juste »

En étant au plus proche des individus, toujours à leur écoute et avec la plus grande humilité qui soit, le regard qu’il porte sur cette communauté est tout bonnement lumineux. On suit avec tendresse ces blocs de vie, simples mais essentiels. On s’émeut alors, aussi dérisoire que cela puisse paraître, pour l’histoire d’un banc à installer près d’une école. Aussi invraisemblable soit cette conversation au cœur du conseil municipal, relayée comme une affaire d’état, la sincérité est telle que son triste sort en devient désarmant. Même chose lors d’un discours d’enterrement par un pasteur showman. La situation interloque, le naturel parle : l’émotion germe. La poésie des petits riens.

critique du documentaire monrovia, indiana

Sauf que Monrovia, Indiana, derrière sa façade enchanteresse d’une communauté vivant dans le plus beau des mondes, c’est aussi percevoir que quelque chose ne tourne clairement pas rond. Frederik Wiseman maîtrise tellement son sujet (et son médium) qu’il parvient à nous le faire oublier, pendant de très longues minutes. Ce, jusqu’à une certaine séquence. Lors d’un mariage on ne peut plus traditionnel, au sein d’une église, un chant religieux se fait entendre. Naturellement, la caméra se dirige vers son interprète féminine et on réalise alors, béat, qu’elle est l’unique personne non-blanche vue jusqu’à présent. Ce seul plan, pouvant paraître anodin, trouve ici une ampleur conséquente. Notre regard maintenant alerté, on remarquera finalement qu’en 2h23 de long-métrage, seulement trois personnes afro-américaines apparaîtront à l’écran. Une chanteuse, une star de la NBA et une serveuse. Pour servir ou divertir le reste de la communauté, en soi ? Comme catapultée des décennies en arrière, cette constatation fait simplement froid dans le dos. C’est là l’un des marqueurs notables de ce conservatisme roi, celui que l’on a pu retrouver dans les urnes lors des élections de 2016.

« Jamais frontalement évoquée, cette question sous-jacente du repli ethnique permet à l’œuvre de gagner en subtilité et en profondeur »

De cette bourgade sans histoire, Monrovia, Indiana traite finalement de toute l’Amérique de Trump, celle nichée loin des lumières flashy des métropoles. Pour autant, jamais le metteur en scène ne semble instrumentaliser les rencontres qu’il y fait, tant il semble se nourrir (tout comme nous) des situations vécues là-bas. Il y dresse le portrait d’une société bien loin de nos codes, de nos idéaux, mais qui témoigne d’une richesse tout aussi singulière. Intime, collectif, engagé, sincère… En somme, Frederik Wiseman signe un travail de documentariste tout simplement remarquable. Toutes les routes ne mènent sûrement pas à Monrovia, Indiana, mais je suis bien heureux que la mienne ait pu y faire une tendre escale. À la revoyure.

Monrovia, Indiana (Critique) : La graine mais pas le mulet
4.0Note Finale
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