Depuis sa reconnaissance internationale en 2015 avec l’élégant L’Étreinte du Serpent, on peut dire que Ciro Guerra a la cote. Récemment nommé Président du Jury de la Semaine de la Critique 2019, il assoit un peu plus sa notoriété dans le paysage cinématographique grâce à son dernier film Les Oiseaux de Passage, présenté et chaleureusement reçu à la Quinzaine des Réalisateurs 2018. Co-réalisé avec Christina Gallego, l’œuvre marque à la fois la continuité de son cinéma technique et anthropologique, mais étonne également par son approche plus « spectaculaire » en embrassant le registre du thriller.

Aussi bien fresque intime que collective, Les Oiseaux de Passage prend racine à la frontière de la Colombie et du Venezuela, à la fin des années 1970, auprès de la tribu ancestrale des Wayuu. On y suit Rapayet et sa famille sur une vingtaine d’années, initiant le commerce de marijuana dans la région. Rapidement, les affaires fleurissent, de même que les rivalités. Les cartels de drogue viennent de prendre vie.

critique du film les oiseaux de passage

Dès les premières minutes, le binôme de réalisateurs semble à la recherche du déséquilibre et du rapport de force. Par l’exécution d’une danse traditionnelle, aussi sensuelle que puissante, il y a immédiatement la volonté de jouer sur deux terrains bien distincts : poésie et violence.

« Tangibles et oniriques, les premières bribes filmiques des deux cinéastes surprennent et stimulent l’imagination. »

En soit, difficile de trouver quelque chose à redire au film dans toute sa première partie. Il puise sa force et son unicité dans cet élégant traitement des traditions Wayuu, en pleine mutation face à ce nouveau commerce prospère. Jusque-là, tout y est subtil, léger et enlevé. Et pourtant, une violence en sourdine, grandissante, résonne déjà. Lorgnant parfois vers le rêve et le surréalisme, entre douceur et inquiétude, on se plaît à rapprocher le travail du duo colombien au cinéma portugais contemporain. Celui qui, calme et espiègle, trouve de l’ampleur par touches de volupté. A l’image de ces premiers deals maladroits, le délit est de toute beauté. D’une belle insouciance.

De ce postulat, tout prend peu à peu de l’ampleur et, ironiquement, perd de sa saveur. Au fur et à mesure que les cargaisons grossissent, que les cartels s’organisent et que le sang coule, Ciro Guerra s’embourbe dans un thriller certes efficace mais loin de son talent de conteur. Il n’y maîtrise guère la tension et l’apprêté du film de cartels. Par la même occasion, c’est la vision d’anthropologue qui s’amenuise, ou plutôt se vulgarise, avec une dualité rites/modernité légèrement manichéenne. Cette dualité est telle qu’un constat amer viendrait presque pointer le bout de son nez : un côté réactionnaire. Y avait-il réellement besoin de sanctifier ce folklore et, à l’inverse, diaboliser à ce point la prise de recul à son égard ?

« En ne laissant jamais chance aux coutumes et à la modernité de cohabiter, les premières nuances de l’œuvre se fanent. »

Pour autant, Ciro Guerra n’en reste pas moins un réalisateur talentueux, précis dans sa mise en scène et propice à quelques fulgurances esthétiques. Son regard sur le monde n’y est pas dénué d’intérêt, loin de là, là où il continue de sonder avec élégance les vestiges des mythes de son pays. On regrettera simplement, ici, une certaine forme de naïveté dans la conduite de son récit, aboutissant presque à un certain dolorisme. N’aurait-il pas été louable d’injecter plus de légèreté à ces oiseaux de mauvais augure pour qu’ils puissent vraiment s’envoler ? Probablement, si.

Les Oiseaux de passage (Critique) : novateur ou réac’ ?
2.5Note Finale
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