Sélectionné par surprise en Compétition au dernier Festival de Cannes, Ryūsuke Hamaguchi n’en est pourtant pas à son coup d’essai. Avant Asako I&II, sa magnifique fresque de cinq heures Happy Hour avait déjà fait sensation au Festival de Locarno en 2015. Pour autant, il aura fallu attendre trois ans (et un coup de projecteur cannois) pour que celle-ci soit finalement distribuée en France l’an passé. Rebaptisée Senses à l’occasion, l’œuvre-fleuve mettait un point d’honneur à sublimer et à interroger les rapports humains dans la société japonaise par le prisme de quatre amies en proie à leurs tourments sentimentaux et familiaux. Verdict, la révélation fut telle que le dit long-métrage a su atteindre la 4ème position de l’un de nos deux tops des meilleurs films de l’année 2018 !

Ainsi, si la Palme d’Or attribuée à Une Affaire de Famille (lire notre critique ici) voyait la consécration de Hirokazu Kore-eda au panthéon des réalisateurs japonais, Asako I&II annonce lui l’émergence de Ryūsuke Hamaguchi au rang des cinéastes les plus doués et prometteurs de sa génération, au Japon comme dans le monde entier. Il y signe une œuvre profondément moderne, d’une poésie rare. Prodigieux dans la conduite de son récit, Asako I&II arbore, l’air de rien, tous les traits d’un petit chef-d’œuvre à ne manquer sous aucun prétexte.

image du film asako i&ii

Mutation et frontière des genres

Asako, à Osaka. Une poignée d’enfants s’amuse avec des feux de Bengale. La détonation retentit ; Asako se retourne et trouve le regard de Baku. Comme un feu d’artifice en plein cœur, la foudre sentimentale tonne. Plus rien ne pourra désormais détourner son attention de cet homme qui, presque aussitôt devenu son petit ami, disparaît subitement sans laisser de traces. Maintenant installée à Tokyo, deux années et demi passent jusqu’au jour où celle-ci tombe nez à nez sur Ryohei, parfait sosie de son amour de jeunesse.

De son postulat de départ on ne peut plus stéréotypé, Hamaguchi parvient à le tordre miraculeusement, injectant de la subtilité dans la moindre de ses situations. Car de la conception du titre, en passant par la scène d’ouverture à l’allure d’un boy-meets-girl adolescent jusqu’à la scène de fin, Asako I&II n’a de naïf que sa façade. Bien au contraire, le film transpire d’ambiguïté par tous les pores de sa pellicule.

Toute sa beauté et son unicité résident dans sa manière de changer brusquement mais harmonieusement de tonalité, mutant lentement mais sûrement, scène après scène. Drôle, touchant, étonnant, perturbant : on ne sait jamais sur quel pied danse Asako I&II mais que le plaisir est grand de le voir tituber de la sorte. Derrière le réalisme de chaque situation se niche un sentiment étrange, nourri de non-sens, de burlesque et d’imprévisibilité. Pour parvenir à court-circuiter la nature de son récit, Hamaguchi fait le choix pour le moins audacieux de précéder l’action à la réflexion. Les péripéties précédent ainsi le sens, de façon déroutante et fascinante.

deuxième image du film asako i&ii

L’aliénation du sentiment

Cette posture n’est pas adoptée dans le seul et unique but de surprendre le spectateur mais se profile plutôt comme l’expression de l’incongruité des relations que l’on entretient auprès de ceux pour lesquels palpite un cœur : foncièrement maladroite et inattendue. D’ailleurs, si Hamaguchi prête à son actrice principale Erika Karata les traits d’un visage impassible, parfait et ingénu, c’est avant tout pour mieux nous duper sur la nature de sa personnalité, tant celui-ci paraît à la fois vecteur d’angélisme que de malice. Pareillement, la double performance (épatante) de Masahiro Higashide en Baku et Ryohei agrémente ce sentiment constant de déséquilibre. Le réalisateur profite judicieusement de l’interrogation que l’on se fait sur l’identité unique ou bien distincte de Baku/Ryohei pour nous faire tomber sous le charme de son marivaudage piégeur.

Ce choix de casting masculin s’avère particulièrement pertinent au regard de deux de ses précédents rôles au cinéma, à savoir ceux du diptyque Avant que nous disparaissions / Invasion de Kiyoshi Kurosawa, où l’acteur nippon y campe un extraterrestre à la conquête des sentiments humains. Le parallèle est tout tracé. A noter par la même occasion que le dit Kiyoshi Kurosawa fut le professeur de Ryūsuke Hamaguchi et que, au travers de ce film, le lien entre le maître et l’élève semble bien étroit.

troisième image du film asako i&ii

Le paradoxe d’une ambivalence évidente

Netemo Sametemo, tel est le titre original du film d’Hamaguchi. Soit, littéralement, « éveillée ou endormie ». Par ce choix initial, le réalisateur japonais ancre déjà sa volonté de naviguer aux frontières du rêve et de la réalité. Plus que mystérieux, le cinéaste se permet même d’effleurer le genre fantastique. Ici encore, en le suggérant mais sans jamais l’expliciter, il accentue cette sensation d’inconfort caractériel, parvenant à merveilleusement bien retranscrire l’ambiguïté des sentiments de son héroïne. Le titre de l’œuvre prend dès lors tout son sens, tant le personnage d’Asako semble traversé par une dualité constante. De sa première romance pure et naïve avec Baku, elle tend par la suite à gagner de l’épaisseur de vivre, où la candeur laisse presque place à la rancœur. Un et deux : témoignage de l’évolution d’un personnage, traçant à l’occasion un superbe portrait de femme, riche et pétri de nuances.

Sauf qu’à trop vouloir chercher l’étrangeté et la rupture de tons, Hamaguchi aurait pu rendre son projet trop cérébral, trop labyrinthique et, in fine, relativement artificiel. Que nenni. Le sublime pointe justement le bout de son nez lorsque les éclats d’innocence éclosent jusqu’à se faire entendre. « Je t’aime tellement que je ne sais plus comment faire ». Il en faut du talent pour que ce genre de maxime, jalonnant l’ensemble du long-métrage, puisse susciter autre chose que de l’écœurement. Et c’est peu dire que Ryūsuke Hamaguchi en a, du talent. Ainsi, son exploration de la puissance d’un premier amour ne tombe jamais dans la mièvrerie, bien que frontalement travaillée. Les moments d’abandon du cinéaste, d’une tendresse monstre et venant contrebalancer le récit quasiment hitchcockien, émeuvent aux larmes.

quatrième image du film asako i&ii

La traque des faux-semblants

Par la force des choses, la complexité des situations se fond dans une franchise éblouissante, où le surréalisme trivial trouve une résonance intime et bouleversante que l’on ne saurait aisément traduire. On pense à Rohmer, à Hong Sang-soo, à ses cinéastes délicats où la contingence est reine et où les divagations amoureuses se parent d’une beauté sans pareille. Les superlatifs manquent.

Il y aurait encore bon nombre d’éléments à évoquer pour prétendre faire le tour de ce dédale sentimental, tels que l’élégance de la photographie, la précision du montage permettant l’imbrication naturelle de soubresauts et de « blocs de vie » (un amour pour la durée de l’action que le réalisateur emprunte à son modèle John Cassavetes), les corrélations sociétales ou encore la partition envoûtante de Tofubeats. Ceci étant, analyser trop en profondeur l’œuvre de Ryūsuke Hamaguchi reviendrait à ironiquement l’atrophier, à réguler son inépuisable sève, là où le mystère se doit de faire son temps et son œuvre.

Attention donc aux faux-semblants. Sous son air de badinerie à l’eau de rose, Asako I&II est une pépite comme on l’en voit rarement. Hybride, ambitieux, libre, émouvant et inventif : on tient là le premier grand film de 2019 et, à coup sûr, l’un des meilleurs de cette année à peine entamée. En attendant de pouvoir le vérifier, on revendiquera Asako I&II comme un précieux cocon, s’y réfugiant avec bonheur, tant ce dernier semble nous expliquer de la plus belle des manières qui soit – intimement – le pourquoi de la magie du Cinéma.

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