De temps à autre, un film venu d’ailleurs tombe du ciel. Celui que personne n’attend et qui, pourtant, chamboulerait presque à lui tout seul le monde du Cinéma. An Elephant Sitting Still, l’étoile filante de Hu Bo, en fait maintenant partie. Acclamé au Forum de la Berlinale 2018, et ayant depuis écumé quelques festivals éparses, le premier et dernier long-métrage du prodige chinois démontre une nouvelle fois toute la richesse de cet art protéiforme. Récemment auréolé du Cheval d’Or du meilleur film (l’équivalent chinois des Oscars), cette fresque de 3h50 semble peu à peu entrer dans la légende du cinéma contemporain. Attention, expérience hors-normes et chef-d’œuvre maudit en perspective.

Dans la ville de Manzhouli, l’histoire raconte qu’un éléphant s’étant échappé d’un cirque trône inlassablement, immobile, comme déconnecté du monde. Au cours d’une seule et même journée, suite à une altercation entre lycéens, quatre individus vont croiser leur destin jonché de doutes existentiels. Ce lieu et cet animal vont devenir un idéal d’échappatoire. Bientôt, un train doit partir en sa direction.

image du film an elephant sitting still

Une décharge de mélancolie

En réunissant sous un film-choral quatre protagonistes ayant la même nécessité de fuir ce monde qui ne les comprend plus (pas plus qu’eux ne le comprennent), Hu Bo part d’un postulat dangereux : celui de tomber dans la surenchère boursouflée. Le réalisateur marche constamment sur un fil, où l’asphyxie ne tient qu’à une respiration. Et étonnement, c’est en embrassant cette naïveté à cœur ouvert qu’il parvient à redonner ses lettres de noblesse au spleen, notion trop souvent galvaudée. Un geste romantique presque adolescent, pour un rendu totalement bouleversant.

Cette innocence se retrouve également dans le but même de leurs pérégrinations : se réfugier auprès d’un éléphant atone. Un symbole comme une échappatoire improbable, presque absurde voire stérile. Un Eldorado encore plus terne que leur quotidien, où le pachyderme pourrait prendre les traits d’El Desdichado, ce « Porteur du Soleil Noir de la Mélancolie » d’après le célèbre poème de Gérard de Nerval. Ce n’est là que l’expression d’une souffrance profonde où la raison s’efface derrière la violence et l’irrationalité des maux.

Troquer une queue de billard contre un peu d’argent, le suicide d’un amant trompé, fustiger inutilement contre des vieillards, la mort d’un être cher… Plus rien n’a de sens, petits comme grands désarrois. Ils se confondent dans un magma calme et étincelant, où tout fond bien trop vite. La descente aux enfers, précoce, paraît inéluctable. Les passions s’enchaînent à un rythme effréné (le tout se déroulant sur 24h) et pourtant, le temps semble s’étirer à l’infini. Tant par la mise en scène que par la durée conséquente de l’œuvre. Cette dualité de temporalité, frontale, s’avance comme l’un des fondements de la réussite magistrale de Hu Bo.

deuxième image du film an elephant sitting still

Temps fixe et errance poétique

Il est vrai que la longueur du long-métrage aurait de quoi rebuter. 3h50. 230 minutes. Toutes nappées dans un camaïeu de gris ou le concept de joie de vivre se serait volatilisé. Comment rendre un tel parti-pris digeste et ne pas susciter l’écœurement face à cette détresse pleine et reine ? Réponse : en donnant simplement une caméra à Hu Bo. Par la grâce inouïe de sa mise en scène, il parvient à figer le temps. De sorte qu’on en perde toute notion. Par le biais de plans-séquences constants et époustouflants, le cinéaste chinois injecte une aura hypnotique à son testament. Filmant majoritairement de dos, l’approche rappelle un autre chef-d’œuvre : Elephant de Gus Van Sant (les deux partageant ironiquement le même symbole). Le temps s’arrête, tandis que le mouvement dicte sa loi.

Résolument virtuose, cette quête existentielle se transforme en une errance d’une grande poésie. Bercé par la rondeur et la fluidité des scènes, le récit évite ainsi de se cogner aux coins tranchants, rédhibitoires, des thèmes lugubres abordés de plein fouet. On se plaît à imaginer l’œuvre naviguer entre Gerry, autre contemplation de Gus Vant Sant, Dead Man de Jim Jarmusch par son aspect crépusculaire et où la partition splendide de Hua Lun n’est pas sans rappeler les riffs mémorables de Neil Young, ou encore Les Harmonies Werckmeister de Béla Tarr (l’éléphant ayant été substitué à la baleine). À noter d’ailleurs que ce dernier fut l’un des premiers admirateurs du cinéaste chinois, l’invitant à aller au bout de ses idées controversées quant à la réalisation de An Elephant Sitting Still.

De fait, par cette « capitalisation du temps », le film devient rêverie. Caméra au plus près des personnages, une bulle se crée et plus rien, pas même les arrière-plans maintenant floutés, n’est en mesure d’interférer avec la magie opérée.

troisième image du film an elephant sitting still

Intimité et collectivité de l’espace

Sous le smog permanent de ce no man’s land, An Elephant Sitting Still permet également de « mettre en lumière » un pan de la Chine moins visible qu’à l’accoutumée. Celle post-industrielle du nord du pays, dégageant tout le charme livide des régions reculées de l’Empire du Milieu. Une Chine hors du temps, loin du bouillonnement humain et économique, aussi bien le piège que le refuge de ses occupants. Les personnages de Hu Bo s’ancrent inéluctablement dans cette logique, où l’espace façonne et étrique ces âmes en peine.

Inévitablement, un portrait sans concessions du pays se dresse. Ainsi, certaines problématiques sociétales de la Chine contemporaine explosent à l’écran. La déshumanisation, le voile sur la précarité, le choc générationnel… Tout comme la condition des personnes âgées et marginalisées, canalisée par un travelling mémorable dans un hôpital, n’étant pas sans rappeler l’approche du grand documentariste Wang Bing (A la Folie, Les Âmes Mortes). Tant de sujets sensibles, traités à maintes reprises, mais où Hu Bo se fait suffisamment humble pour ne pas tomber dans un plaidoyer inopportun au vu de sa démarche.

Loin de tout jugement moral, l’environnement dépeint par le cinéaste semble construit et uniquement construit dans l’idée de mûrir l’intimité du projet, ce microcosme pétri de noirceur propre. En effet, cela serait risqué d’extrapoler ses intentions en affirmant que le réalisateur se fait le porte-parole de toute une génération et d’une société aux abois. Contrairement au maître actuel du cinéma chinois, Jia Zhangke (A Touch of Sin, Platform, Au-Delà des Montagnes), Hu Bo s’avère moins enclin à témoigner l’histoire moderne de son pays, de ses tourments et de son évolution maladive. Bien au contraire, c’est plutôt le signe d’une fuite en avant, fantasmagorique, à l’image d’une déflagration intime sans pareille.

quatrième image du film an elephant sitting still

Un déchirement intérieur

Plus qu’un grand film, An Elephant Sitting Still s’aborde comme une véritable révolution du cinéma chinois.

Ainsi, l’image de l’éléphant morose témoigne d’une juste figuration de l’œuvre, où sous ses allures de film-somme, monumental et virtuose (rappelant la puissance de l’animal), c’est bien l’intimité fragile qui trône (renvoyant à l’état de sa psyché). La séquence finale, subjuguante, n’est d’ailleurs pas sans rappeler un temps fort du chef-d’œuvre de l’an passé : Burning de Lee Chang-dong. L’héroïne Haemi y raconte, en larmes, comment la vue d’un coucher de soleil s’est teintée d’une impression d’être arrivée au bout du monde. Au final, c’est assurément le cas ici avec le monde de Hu Bo.

Car au-delà de toutes les qualités formelles et thématiques de l’œuvre, impossible de ne pas l’associer au sort tragique de son auteur. Son suicide en Octobre 2017, avant toute projection de son travail éreintant, témoigne d’un chant du cygne à faire trembler les murs des salles obscures. A la connaissance de cette information, sa puissance n’en est que décuplée. Comme un ultime barrissement, An Elephant Sitting Still offre l’expérience rarissime, jusque-là impensable, de littéralement voir une vie se dérouler (et se terminer) devant ses yeux. Hu Bo y jette son cœur sur la pellicule, comme l’un des héros jette de vulgaires allumettes au plafond. Un acte inexplicable, inestimable, et simplement beau à en pleurer.

Hu Bo est mort, vive Hu Bo.

An Elephant Sitting Still (Critique) : l'œuvre d'une vie
4.5Note Finale
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