Il y a de cela dix ans, Brillante Mendoza enflammait le Festival de Cannes avec son uppercut Kinatay, auréolé d’un Prix de la mise en scène remis par Isabelle Huppert en personne. Avec Alpha – The Right to Kill, il renoue avec le film de cartel pour, une nouvelle fois, frapper fort. Politico-social ou de pure mise en scène, le punch est de mise.

Au cœur des bas quartiers de Manille, l’arrestation d’un narcotrafiquant de taille se prépare. Moises, officier de police, et son indicateur Elijah (petit dealer), font partie de l’escadron. En coulisse de cette opération, c’est leur avenir mutualisé qui se joue lorsqu’une saisie importante de drogue disparaît.

film alpha the right to kill

En incrustant son intrigue au présent, sur fond de répression antidrogue, impossible de ne pas relier la proposition artistique de Brillante Mendoza à l’actualité de son pays. Celle des commandos meurtriers formés par le président Dutertre, depuis sa nomination en 2016, afin de lutter contre le trafic de stupéfiants. Malgré de multiples condamnations par les Nations Unies, ces raids ultra-violents perdurent et continuent de faire de nombreuses victimes. Bien que la situation soit relativement opaque (encore que), celles-ci se comptent désormais par milliers. Entre 15 000 et 20 000 selon les estimations. Le ton est donné.

Avec un sujet aussi brûlant, et en ayant littéralement le nez dedans, comment garder une certaine distance et justesse ? Même si la position du réalisateur sur la politique en place aurait de quoi nourrir le débat, il n’empêche que son film évite bien des écueils à ce niveau. En ne prenant ni parti pour le policier corrompu ni pour l’indic’ tentant de retrouver sa liberté, le réalisateur se met à hauteur d’hommes, quel qu’il soit, pour dresser un éloquent portrait de société. Un portait implacable, gangrené par la corruption, trafics et tueries.

« Froid, rugueux, alerte : le regard de Brillante Mendoza n’épargne personne »

Et c’est principalement par sa mise en scène nerveuse, près des corps et caméra à l’épaule, que le cinéaste sait témoigner de cette violence routinière. Par la force de l’image et du son. Focus, plongées et contre-plongées, plans aériens, audaces sonores… Aussi bien dans les scènes sous tension que celles plus intimes, sa caméra est un vrai bonheur à suivre. Qu’il est plaisant, aujourd’hui, de retrouver un cinéma de genre sachant respirer l’artisanat de la sorte. Unité de temps, de lieu, d’action… Mendoza y transcende son récit ultraréaliste par son ingéniosité de metteur en scène. C’est d’autant plus louable quand tout s’avère épuré et si évident.

« Pas de doute : le fer de lance du cinéma philippin n’a rien perdu de sa technicité »

Si Alpha-The Right To Kill s’en tenait à cela, on tiendrait un exercice de style solide mais manquant légèrement d’ampleur pour marquer dans la durée. Sauf que ce petit quelque chose, on l’a. Il se situe au cœur du film, dans cette grande parenthèse centrale, plus proche du documentaire que du thriller. Exit les gunfights et la tension brute. Bien plus apaisé, ce passage du long-métrage tend à retranscrire, avec beaucoup d’acuité, l’intimité et l’environnement de nos deux anti-héros. L’occasion de « contempler » la face cachée de Manille sous toutes ces coutures, sous toute sa sincérité. Le film y trouve alors sa percée émotionnelle, sur un toit de bidonvilles, lors d’un lâcher d’oiseaux. Elijah les lance à vue, comme il jetterait liberté au vent. Qui sait si les narco-volatiles arriveront à destination ? Qui sait si Elijah parviendra à trouver une issue à sa condition ? Aérienne, sur fond de coucher de soleil, la caméra de Mendoza capture ce moment suspendu, morceau de poésie urbaine.

Immersif, précis techniquement, porteur d’une vision du monde atypique et se payant même le luxe d’être attachant, Alpha – The Right To Kill marque le retour en force de Brillante Mendoza sur le devant de la scène. Il y montre, aux côtés de Lav Diaz, que le cinéma philippin a son mot à dire dans le paysage cinématographique actuel. En optant pour une fin légèrement plus ambitieuse, moins attendue et peut-être moins ambiguë politiquement, le réalisateur aurait pu signer un grand film presque à la hauteur de son chef-d’œuvre Kinatay, véritable percussion sensorielle.

Quoiqu’il en soit, après l’alpha, c’est Omega – The Duty to Watch. Vous l’aurez compris, sa nouvelle bombe vaut clairement le coup d’œil, quitte à finir K-O.

Alpha - The Right to Kill (Critique) : thriller chirurgical
3.5Note Finale
Partager :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.