Après 20 ans de gestation, le projet d’adaptation live du manga culte Gunnm de Yukito Kishiro nous parvient enfin. Une vingtaine d’années durant lesquelles tout fan de science-fiction fantasmait à l’idée de voir James Cameron aux commandes d’un tel film – on les comprend. Cependant, avec l’immense succès d’Avatar et les suites prévues, le réalisateur canadien est contraint d’abandonner la réalisation de ce projet. En 2015, c’est Robert Rodriguez qui est désigné pour mener à bien le rêve d’Iron Jim. Initialement prévu pour 2018, Alita : Battle Angel est repoussé en 2019, bénéficiant ainsi d’une plus longue postproduction. Après tout ce qui a pu être dit sur le film depuis sa sortie, discutons désormais avec un peu de recul du blockbuster événement de ce début d’année.

En sortant de la salle, une désagréable impression de ne pas avoir vu ce que je devais voir se fait ressentir. Cela ne fait aucun doute : il y a le Alita de Robert Rodriguez et le Alita de James Cameron – je vous laisse deviner lequel est le meilleur. Pourtant, malgré tout le mal que je peux penser du cinéma de Rodriguez, l’expérience que j’ai vécue n’était pas désagréable. Au contraire, elle a même réveillé en moi une sensation très rare que je n’avais pas retrouvé au cinéma depuis… Avatar – le monde est petit. Pour la seconde fois, un personnage entièrement synthétique m’a ému aux larmes par un sourire ou un simple regard. Dans un moment pareil, il est important de laisser ses émotions s’exprimer, d’en prendre conscience, pour ensuite se poser les bonnes questions sur la nature du film, ou plus encore. En cela, le personnage d’Alita est un fabuleux vecteur d’interrogations.

« C’est précisément de cette réunion entre le récit archétypal et l’innovation technologique que toute la substance des images émerge. »

Ce que réalise Avatar en 2009 n’est pas qu’une simple prouesse technique spectaculaire. C’est avant tout un film qui, par son approche technique et sa mise en scène, offre de nouvelles perspectives sur la manière de ressentir le cinéma. Quand Alita ouvre les yeux, que ses pupilles se rétractent et que tout son visage s’anime jusque dans les plus petits détails, la barrière émotionnelle qui nous sépare plus ou moins de l’imagerie numérique s’évapore entièrement, laissant le spectateur dans un état de flottement, d’abord, puis d’acceptation. Quelque chose de troublant se passe en nous quand, lentement, Alita prend vie. Il s’agit d’une certaine forme de transcendance, sans doute. C’est d’ailleurs cette question de la transcendance qui constitue le cœur même de l’immense projet que représente Avatar. Très loin de moi l’idée de mettre au même rang le chef-d’œuvre de James Cameron et Alita : Battle Angel, ce dernier a su atteindre, malgré ses défauts, une certaine alchimie qui le propulse bien au-delà du blockbuster standard d’aujourd’hui, et ce à tous les niveaux. 

Si le pari technique d’Alita n’avait pas été aussi merveilleusement bien relevé, le film n’aurait simplement pas fonctionné. Or, en abordant la question dans l’autre sens, on peut aussi dire qu’Alita existe et fonctionne car il arrive au bon moment. En effet, c’est précisément de cette réunion entre le récit archétypal et l’innovation technologique que toute la substance des images émerge. Toute la sève et tout le sens du film réside en cette union. Bien qu’imparfait et parfois maladroit – avec Rodriguez à la réalisation, il est difficile d’échapper à cela –, Alita : Battle Angel ouvre de formidables perspectives pour le cinéma à venir.

De la même manière que le personnage d’Alita représente le cœur de l’histoire, Rosa Salazar est le cœur du projet. Plus qu’un simple travail d’incarnation de l’acteur, il s’agit ici d’un processus de création de personnage dans son entièreté. Le principe même de la performance capture inclut cette idée de neutralisation et d’abandon du corps de l’acteur. On pourrait presque parler de sacrifice qui toutefois n’est rien à côté de ce qui est en train d’être crée. Derrière tout récit de cette nature, il est indispensable, au-delà du talent, de retrouver une réelle croyance. Si Robert Rodriguez ne semble jamais véritablement l’incarner, ce n’est pas le cas de Rosa Salazar et de James Cameron. Ce n’est une surprise pour personne, ce dernier a chapeauté le projet et son ombre plane sur tout le film : l’ombre d’un conteur toujours en phase avec son temps – les suites d’Avatar nous le confirmeront de nouveau.

« Elle réalise qu’à l’intérieur de ce qu’elle pense être, c’est-à-dire un corps sans véritable intérêt, elle a la capacité de changer les choses. »

Qui est Alita ? Naturellement, nous aurions tendance à dire qu’il s’agit à ce stade d’une jeune adolescente cyborg naïve en pleine quête identitaire. Cependant, penser ainsi revient à aller à l’encontre de la question essentielle que pose le film. Alita n’est ce qu’elle semble être uniquement parce que celui qui lui a redonné vie l’a rêvé ainsi. En effet, le nom, le corps et l’éducation que reçoit Alita ne sont autres que ceux de la fille du Dr. Ido, tuée très jeune alors qu’elle était handicapée (et prête à recevoir le corps que son père lui avait conçu). Finalement, c’est à travers cette identité mutilée que la véritable Alita va se réveiller doucement. Elle réalise qu’à l’intérieur de ce qu’elle pense être, c’est-à-dire un corps sans véritable intérêt, elle a la capacité de changer les choses. Cela ne vous rappelle rien ? Avatar et James Cameron ne sont jamais très loin…

Après quelques flashs mémoriels renvoyant Alita dans une impressionnante bataille sur la Lune, son voyage introspectif atteint son paroxysme lorsqu’elle va littéralement plonger dans son passé pour récupérer son corps d’antan. On pense évidemment au réalisateur d’Abyss et de Titanic dans cette scène où l’immersion sous-marine se fait symbole d’introspection et de mémoire. Une fois son corps de substitution détruit, le Dr. Ido fera son deuil et donnera à Alita son véritable corps. Ainsi, la cyborg renoue avec ses origines guerrières mais reste toutefois attachée à cette vie que son père symbolique lui a octroyé. C’est dans ce contexte de tiraillement qu’Alita va s’émanciper et grandir, jusqu’à ce final où, les yeux rivés vers le ciel et l’avenir, une toute nouvelle vie attend d’être embrassée.

NOTE FINALE

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